Bestiaire du Québec

Poulamon : Le petit poisson des chenaux

Poulamon : Le petit poisson des chenaux

Le petit poisson des chenaux

C’est par millions que les poulamons quittent chaque hiver l’estoire du Saint-Laurent et nagent jusqu’aux abords des sites de frai de la rivière Saint-Anne, les fringants petits poissons des chenaux! Tout aussi remuants, des milliers de pêcheurs les y attendent, postés dans des centaines de cabanes de bois ancrées dans la glace. Le village riverain de Sainte-Anne-de-la-Pérade a fait de l’événement une fête annuelle populaire. Pour tout dire, la pêche blanche, célèbre à cet endroit, est une tradtion qui remonte à plus de 70 ans et qui dispense à chacun l’art de taquiner le fameux « p’tit poisson des chenaux ». La rivière transformée en patinoire attire toutes sortes de sportif en plus des « cabaneux » d’occasion, tout ce beau monde ravi, mis en joie par une formule hivernale hors du commun.

À l’amateur de pêche et aux adeptes des activités d’hiver, l’événement donne accès à une foule d’éléments liés à l’ambiance festive concotée à la québécoise. La route de Sainte-Anne-de-la-Pérade vient pratiquement au-devant des visiteurs, escorte chaleureuse à faire oublier les glaciales journées de janvier ou de février. Elle fait une pause devant l’église du village, un monument beaucoup plus que centenaire au style gothique remarquable. Par-delà la rivière glacée, en face du sanctuaire, s’étend le plus fantastique alignement de petits bâtiments multicolores de part et d’autre du pont. Des voitures et des camionnettes circulent prudemment au milieu du décor momifié dont même les voitures de fumée semblent figées au-dessus des cheminées.

Dut la rive, stimulés par la vision qui les laisse baba, les nouveaux venus se mettent soudain en marche vers l’irréel village sur glace. Ils ont déjà choisi la cache qui les attend, moderne ou chauffée au bois à la mode d’autrefois. Munis de quelques grammes de foie de porc et les oreilles bruissantes des conseils d’usage, ils passent le seuil de « leur » cabane, retirent gants et foulard, et laissent filer quelques lignes dans les ouvertures du plancher. Vive le poulamon qui ne se fait presque pas attendre et la ligne qu’il agit de secousses vigoureuses! Les gourmands gardent leurs prises au frais. D’autres, déjà rassasiés, remettent prestement les poissons à l’eau. C’est l’heure pour eux d’une visite de reconnaissance dans le village. Dès la fin de la matinée, l’odeur des feux de bois se répand dans l’air vif, les pêcheurs se succèdent de plus en plus nombreux et de moins en moins craintifs sur le chantier dédié à la pêche.

Des monticules de poulamons sont entassés devant les campements actifs. Plusieurs groupes de joyeux lurons font la fête. Venus des quatre coins de la province, ils se rassemblent, entre amis, histoire de profiter de l’hiver et de jouir du meilleur de la saison. Il y a les habitudes de la pêche sur glace; l’abondance des prises confirme leur statut. Il y a ceux qui chaussent les patins, une ribambelle d’enfants à qui on a promis une délectable collation de tire d ‘érable. Un peu en retrait, les puissants engins des amateurs de motoneige vrombissent ; des promeneurs se dégourdissent les jambes parce que les lignes ont cessé de s’agiter. Durant l’accalmie de la mi-journée, on se restaure et on compare les performances.

À une centaine de mètres de la rive, une équipe de travailleurs est occupée à installer une cabane de plus sur la glace. Un ourvrier manie la tronçonneuse, deux gaillards armés d’un crochet saisissant les blocs de glace découpés et les hissent hors de l’eau. Parfait, la rivière a gelé sur près de 1 mètre d’épaisseur. Ces spécialistes du village racontent volontiers de quelle façon ils ont accéléré la formation du champ de glace dès les premières gelées, en l’arrosant ou en perçant des trous dedans pour que l’eau s’étale par-dessus la couche glacée qui sera prête et sécuritaire dès la fin de décembre. La période préparatoire est excitante pour eux, car elle donne lieu à des « rallyes de cabanes », et chaque pourvoyeur entend être le premier à terminer ses installations.

Sainte-Anne-de-la-Perade

Des centaines de cabanes de pêche occupent le lit gelé de la Sainte-Anne. Source de la phorographie : Le village de glace de Sainte-Anne-de-la-Perade en 1973, déposée à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Québec, Fonds ministère des Communications, Documents photographiques, Reportages photographiques du Ministère, cote : E10, S44, SS1, D73-54.

Le poulamon à lui aussi une histoire

D’où vient le surnom familier de ce petit poisson ? Microgadus tomcod, de son nom officiel, a d’abord colonisé l’ensemble de la région trifluvienne, soit les trois chenaux à l’entrée de la rivière Saint-Maurice. Les Attikameks furent probablement les premiers à profiter du frai annuel pour s’approvisioner. Au XVIIe siècle, les « poissons de Noël » étaient pêchés à la ligne par les habitants de la région. On les nommait « petites morues », puis « petites lottes », avant de découvrir l’identité du poulamon. Le mot, tiré de la langue micmaque, domina au début du XXe siècle. Sous la nouvelle appellation, le poulamon chassé du Saint-Maurice par l’industrialisation migra dans une nouvelle frayère. Il s’installa à l’embouchure des rivières Batiscan et Sainte-Anne. Quelques décennies plus tard, la Sainte-Anne est devenue la frayère du poulamon la plus productive de la région.

On le constate, l’invitation des Péradiens ne date pas f’hier et ne cessera certainement pas demain. Après avoir arpenté le village à grnds pas, les visiteurs frigorifiés retrouvent leur refuge avec soulagement pour se réchauffer à la faveur du ronron calorifique du poêle. Les lignes remises à l’eau reprennent leur dans joyeuse. Plus tard, quand ils auront pêché tout leur soûl, dégusté un ultime repas, le village embrasé par les lumières des lampadaires et les fastes du crépuscule les ramènera dans son giron, fiers de leurs prises, grisés d’air pur; ils commenteront à l’envi une journée qu’ils souhaitent déjà revivre l’année prochaine et plusieurs autres, au fil des hivers canadiens, même les plus rigoureux.

Les Péradiens ont constaté plutôt tardivement, soit en 1938, l’arrivée massive de ces poissons, mais ils en ont rapidement tiré profit : 250 cabanes destinées à la pêche sur glace y étaient érigées en 1943. À l’époque, le chemin de fer et le traîneau étaient les seuls moyens de transport disponibles pour ceuq qui s’y adonnaient. L’activité attire aujour’hui plus de 100 000 amateurs dans cette petite localité d’environ 3 mille habitants. La rivière supporte jusqu’à 600 cabanes. Malgré l’immense popularité actuelle de cette pêche, on n’en a pas perdu le contrôle : en effet, les 300 à 400 tonnes de poulamons prélevés chaque année représenteraient 1 à 3 pour cent de la population dans la Sainte-Anne.

(Source : Rivières du Québec, Découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle. Par Annie Mercier et Jean-François Hamel. Les éditions de l’Homme, une division du groupe Sogides).

Le poulamon atlantique est appelé petit poisson des chenaux. Photographie : Poulamon atlantique pêché à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Auteur : Joanie Côté. Photo libre de droits.

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