Ville de Québec

Lancement du navire

Lancement du navire

Lancement du navire

Par Albert Jobin

Ce jour-là, tous étaient dans la joie: patron, employés et invités. Les charpentiers n'étaient pas les derniers à se réjouir. En fils d'habitants qu'ils étaient, ils avaient apporté dans les chantiers les habitudes de la campagne. Alors, lorsqu'on montait une grange ou une maison, c'était de tradition, au moment de finir la bâtisse, de fixer un bouquet sur le toit et de festoyer. On fit de même pour les navires, au jour du lancement. Il n'y a pas à dire, il faillait mouiller ça, suivant une expression populaire. Et ils n'eussent pas été de purs canadiens s'ils étaient partis sur une seule jambe. Il leur fallait 2 à 3 coups de whisky blanc pour mettre l'affaire en train.

Mais je m'empresse d'ajouter, pour la bonne réputation de nos pères, qu'ils remplacèrent cet usage par un repas pris en commun offert par le patron une fois le bâtiment à l'eau. Ce changement se fit à la suite d'une mission de tempérance, prêchée à cathédrale par Mgr Forbin Janson, de Nancy, en 1841. En 1842, M. l'abbé Édouard Quertier, curé de St-Denis, fondait la société de la croix de tempérance.

Mais revenons au chantier et regardons travailler nos ouvriers en frais de lancer le navire. D'abord, pour l'intelligence de cette opération, il faut dire qu’on avait placé, au préalable, sous le vaisseau, ce qu’on appelait le lit. Ce dernier, disposé sur un plan incliné, était composé de deux longues lisses, larges de 4 pieds, recouvertes d'une épaisse couche de graisse, sur lesquelles, comme on le sait, le bâtiment était retenu en place au moyen d'étamperches et de billots.

Il y avait aussi une maître-pièce appuyée sur l'étambot qui retenait le navire et qu’on appelait la clef.

Naturellement, cette mise à l'eau avait lieu dans les fortes marées du printemps. Une partie de ces employés travaillaient alors dans l'eau jusqu'aux genoux. Suivant un ordre établi, le chef de l'équipe faisait tomber une à une chacune des pièces qui retenaient le navire. Enfin, il donnait l'ordre de faire sauter la clef; alors le navire s'affaissait sur son lit et glissait jusqu'à l'eau.

Mais cette mise à l'eau s'accompagnait d'une cérémonie qu'on appelait le baptême. Oh! c'était un baptême purement profane. En voici le cérémonial. Comme je l'ai déjà dit, le lancement d'un navire était un événement qui prenait les allures d'une fête sociale. À part le public, il y avait aussi des invités d'honneur, notamment un parrain et une marraine.

Celle-ci, généralement la femme d'un notable, venait dans ses plus beaux atours, souriait gracieusement à ses connaissances et montait sur une estrade, enguirlandée en son honneur. Et là, juste au moment où le navire s'ébranlait, son rôle consistait à casser, sur la coque du navire, une bouteille de vin, accrochée au beaupré par un ruban. Si, par émotion ou maladresse, la marraine manquait son coup, – ce qui n'arrivait pas souvent, – alors un mousse, dissimulé par le bastingage, hissait prestement la bouteille sur le pont. On devine le reste facilement.

J'ai assisté à plusieurs de ces lancements. C'était vraiment un spectacle émouvant de voir ce gros bâtiment, jusque-là immobile sur ses appuis, se mettre tout à coup en branle, plonger à demi dans la rivière, se relever et flotter majestueusement sur les flots. Alors, spontanément, les ouvriers lançaient des hourras et les invités applaudissaient à cette réussite.

Dans la grande majorité des cas, ces lancements étaient heureux. Mais il est arrivé que le navire, en s'affaissant, écrase son lit et reste en plan sur le chantier. D'autres se sont échoués. Il en coûtait des sommes considérables pour réparer ces accidents.

Il arriva pire, un jour. C'était au moment de la mise à l'eau, au chantier du Cul-de-sac de la basse-ville, d'un gros navire portant le nom de l'Orignal. Il perdit complètement son arrière. Il coula à pic dans le fleuve; ce fut une perte totale.

(D’après Albert Jobin, Histoire de Québec, 1947)

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Un voilier moderne. Photo : © Nicolas Trudeau

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