Abitibi-Témiscamingue

Abitibi poétique

Abitibi poétique

Nous présentons un petit extrait du roman Harricana (Le Royaume du Nord) de Bernard Clavel. Nous recommandons vivement de lire ce roman à tous les lecteurs qui ont envie d’en savoir plus sur l’Abitibi :

Ce territoire, c’est le vieux. L’ancêtre, Un des plus âgés de la planète. Au moins quatre milliards d’années.

Une croûte de lave lentement refroidie, durcie et bloquée là. Sur cette croûte, un glacier s’est traîné. Il y a quelques chose comme dix-huit à vingt mille ans.

Force colossale, montagne glauque aux arrêtes friables venue du Labrador, lentement, lentement. Avance irrésistible. La roche toute neuve, le glacier l’a façonnée à sa fantaisie. Enfoncée, rabotée, usée, crevassée et parfois recouverte de tout ce qu’il portait dans son ventre d’énorme hiver en marche…

Dans la langue des Algonquins, Abitibi signifie : « eaux mitoyennes ». Jadis, le nom désignait seulement le vaste lac à mi-distance du Saint-Laurent et de la baie James. Les eaux du pays hésitent entre le nord et le sud pour finir par se partager. La goutte de pluie tombée ici coulera d’un côté, une autre que le vent porte deux pouces plus loin roulera sur le versant opposé.

Le lac et ses rives, territoire de chasse des Algonquins, ont fini par donner leur nom au pays à cheval sur l’échiné des pentes.

L’essentiel de l’Abitibi, ce qu’elle possède de plus authentique, s’incline vers le nord. Sur cette contrée déclive, nul grand forestage n’avait été mené avant l’ouverture de la ligne. Si cette région a porté si longtemps une toison intacte, elle le doit justement à son inclinaison vers le nord. Elle tourne le dos à ce qui détruit. D’un geste naturel, elle se refuse aux exploitants, aux dévoreurs de bois.

L’homme prédateur néglige les terres où la drave n’est pas possible. Pourquoi viendrait-il abattre du bois sur un versant où la nature lui refuse assistance ? Où les cours d’eau ne veulent point collaborer à sa tâche ? Ici, les fleuves coulent dans le mauvais sens. Ils char¬rient leur butin jusqu’aux mers glaciales; qui donc serait assez fou pour expédier des grumes vers ces contrées perdues ?

Lorsque la nature lui refuse alliance, il arrive que l’homme renonce.

Jusqu’au début de ce siècle (XXe, note du GrandQuebec), jamais nul forestier n’avait porté la hache sur l’Abitibi. On avait attendu que la force terrible tirée de la vapeur fût tout à fait domestiquée pour exploiter le Nord. Jusqu’alors, les seuls hommes blancs venus dans ces parages avaient vécu du trafic avec les Indiens, de la chasse, de la trappe. Ils avaient suivi les pistes tracées depuis des millénaires par d’infatigables marcheurs.
Les indigènes des rives du lac continuent d’embaumer leurs morts qu’ils boucanent au branchage de cèdre avant de les enrouler de bandelettes imprégnées d’une poix brune, savant mélange de différentes résines odorantes tirées des arbres baumiers.

Entre la chaîne des hauteurs et les rives de la baie James, c’était le vide. La forêt semée de lacs, parcourue de ruisseaux et de fleuves. Un vide habité d’une vie qu’ignorait le monde des cités et des campagnes à blés. Un sol de marne bleue, blanche, rouge ou grise, recouverte d’un humus épais grouillant de larves. Cette terre portait des morts depuis soixante-dix mille ans.

Les humains utilisent parfois les rivières pour délimiter les nations. Il arrive plus souvent que les cours d’eau se moquent des frontières tracées pour diviser les peuples. Ainsi le fleuve Abitibi s’en va décrire une large courbe vers l’ouest, roulant ses eaux argileuses jusque sur l’Ontario. C’est un personnage de caractère, appuyé sur un passé chargé. Il franchit en grondant des passages resserrés où la roche le déchire. Lorsqu’il dégringole du haut des falaises, son écume trouble sent fort la terre remuée. Le brouillard que lèvent les chutes a des relents d’orage. C’est aussi un fleuve qui se souvient.

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